Epargne: pourquoi les escroqueries marchent?

Quant aux ressorts humains, ils sont rigoureusement les mêmes depuis le jour où la liste des 7 péchés capitaux a été dressée. Ces défauts mortels sont la gourmandise, la paresse, l’envie, l’orgueil, l’avarice, la luxure et la colère.
1 – La gourmandise et la paresse

En l’occurrence, n’est-ce pas la gourmandise associée à la paresse qui ont incité les premiers clients de Bernard Madoff à s’enrichir plus que la normale ? Il aurait quand même fallu prendre la peine d’élucider le mystère de cette régularité de métronome. Quelle que soit la conjoncture, les fonds du « génial » gérant affichaient toujours un taux de rendement de 10,1 %. Mais, puisque l’argent rentrait, à quoi bon se fatiguer les neurones !
Quant à la rentabilité annoncée, il doit s’agir là d’un chiffre magique, car c’est exactement la performance que promettait en son temps une autre escroquerie de belle facture : celle de la garantie foncière.
A la fin des années 1960, à Paris, une société civile récoltait l’argent des épargnants avec ce même taux affiché en exergue. Toujours la même barre psychologique des deux chiffres, assortie d’un petit chiffre derrière la virgule, histoire de donner une précision scientifique à une argumentation fantaisiste. Lorsque le scandale éclate, en février 1970, cette « promesse » de rendement est tout simplement trop belle pour être vraie.
Certes, l’inflation s’est réveillée, mais elle n’est pas encore à deux chiffres. Bien sûr, la pierre apparaît comme un refuge contre l’érosion des prix. Mais avec une telle rentabilité, c’est la performance sans les risques. Bref, le mouton à cinq pattes. D’ailleurs, c’est une enquête du Bureau de vérification de la publicité qui déclenchera le séisme… et fera émerger l’un des plus gros scandales politico-financiers de la Ve République. Car de quoi s’agissait-il en fait ? D’un énorme détournement d’épargne.
L’argent des particuliers devait servir à acheter des immeubles destinés à être mis en location. Les loyers perçus devaient ensuite honorer la promesse de rendements. C’était le mécanisme de la SCPI en quelque sorte. Mais comme ce schéma était encore peu connu à l’époque, pour donner une preuve de sa fiabilité, une conscience morale avait été placée à la tête du conseil de surveillance, en la personne d’un député UDR de Paris, M. Rives-Henry, grand ami à l’époque de Jacques Chaban-Delmas.
L’ennui, c’est que l’organisme démarcheur d’épargne et la société de gestion ne formaient qu’un trio de mêmes personnes, les sieurs Frenkel, Rochenoir et Delarue. Or ces derniers revendaient très cher à la société chargée de veiller aux intérêts des épargnants les immeubles qu’eux-mêmes avaient achetés à bas prix. La plus-value allait directement dans leurs caisses personnelles. Tous trois ont été condamnés en 1974 à trente mois de prison.
2 – L’envie et l’orgueil

« Il n’y en aura pas pour tout le monde ! » Avec cette petite phrase, les rabatteurs de Bernard Madoff étaient certains d’atteindre à tous les coups le mille de leurs cibles favorites : les fortunes habituées à figurer parmi les « happy few ». Une forme dérivée de la duperie consistait à laisser entendre aux futurs pigeons qu’ils ne seraient pas forcément retenus. Ou en tout cas, « qu’ils devraient patienter au moins six mois », comme le note Fabrice Rémon, président de Deminor, société spécialisée dans la défense des épargnants et actionnaires minoritaires. Ces deux avertissements avaient le don de réveiller deux mauvais sentiments chez les particuliers menacés d’être évincés. L’envie d’abord : pourquoi eux ? Comment se fait-il qu’ils soient les seuls à bénéficier des meilleures performances et pas moi. Puis l’orgueil : on ne me juge pas assez riche, ou assez digne d’appartenir à l’élite ? Ils vont voir ce qu’ils vont voir : je vais placer deux fois plus d’argent qu’eux sur ces fonds.
Mais, depuis Esope et La Fontaine, cette technique est bien connue. Elle consiste, tel le renard, à flatter le corbeau pour qu’il ouvre son large bec et lâche enfin sa proie. Du reste, c’est exactement ainsi que procèdent les escrocs en province : ils commencent par amadouer le maire et les principaux notables. Forts de ces témoignages, Ils font ensuite souscrire la riche veuve, le commerçant et le retraité rentier. Quand ils ont fini de plumer les volatiles, ils s’envolent exercer leurs talents dans la localité voisine.
3 – L’avarice et la luxure

Ces désagréments seraient-ils survenus si des investisseurs privés avaient bien voulu se donner les moyens de vérifier que les objectifs annoncés de performance étaient tout simplement atteignables ? Mais on ne peut pas tout obtenir si l’on ne donne pas un peu. L’avarice est souvent prise en flagrant délit lorsque l’avidité commande tous les autres sentiments. La luxure, en l’occurrence, n’a pas à être invoquée. Les particuliers faisaient ensuite ce qu’ils voulaient de l’argent qu’ils pensaient avoir gagné.
4 – La colère

Mais la colère, elle, mérite d’être détaillée. Car c’est généralement ce qui reste quand on a tout perdu. Or, est-ce vraiment un péché de la laisser éclater quand on découvre que l’on s’est fait confisquer le produit des efforts d’une vie, par la faute d’un tiers ? C’est que, dans l’affaire Madoff, les semaines à venir vont montrer qu’elle impacte bien plus de personnes qu’on ne le dit, et pas seulement des familles riches. Des particuliers se sont laissé entraîner par leurs banques qui, elles-mêmes, n’avaient légitimement pas de raisons de se méfier de fonds officiellement audités, crédités de surcroît des meilleures performances.
La question, maintenant, est de savoir combien d’affaires Madoff restent à découvrir.
5 – Les leçons de l’histoire

Une corrélation troublante est en effet mise en évidence par l’économiste et historien, Michel Lutfalla. Selon lui, les bulles sont les alliées objectives des escrocs. « La facilité apparente avec laquelle on semble pouvoir s’enrichir rend le public toujours plus apte à accepter des propositions qui, en temps normal, lui auraient mis la puce à l’oreille. La survenance d’escroqueries est le signe, à la fois, que la bulle est dangereusement soufflée et, par conséquent, que l’on approche de la fin. »
Cette grille de lecture séduit intellectuellement. Mais elle donne aussitôt des sueurs froides. Car Michel Lutfalla exhume un fait historique souvent passé sous silence : « Il semble que l’on ait oublié que le Jeudi noir de 1929 a été formellement déclenché quelques jours plus tôt par l’annonce de la faillite du groupe britannique Hatry, lequel avait falsifié des certificats d’actions. » Bien sûr, l’économie mondiale avait accumulé de nombreuses sources de déséquilibre. Cette arnaque a été la goutte d’eau… qui provoqua l’inondation. Quelle leçon en tirer cette fois pour l’affaire Madoff ?
FRANÇOIS LE BRUN

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